Les paysannes s'affirment
La Confédération paysanne a organisé à La Couronne une table ronde sur le thème de la place des femmes en agriculture. Maylis Clair, Marina Lonardi, Agnès Rousteau-Fortin, candidates sur la liste, ont témoigné ainsi que Sophie Latapie, de la ferme écologique de Gorce, à Esse.


Quatre femmes, quatre paysannes et quatre parcours très différents, vendredi dernier à La Couronne. Le témoignage d'Agnès Rousteau-Fortin, s'est porté sur la transmission du patrimoine, qui est très largement en faveur de la descendance masculine. "Il y a une notion d'aboutissement, de charge morale à reprendre l'exploitation quand on est un garçon". Elle raconte, qu'issue d'une fratrie de quatre garçons et trois filles, elle n'a "jamais été portée" vers le métier d'agricultrice. "Je n'ai jamais senti que je pouvais être paysanne. Le regard a toujours été porté sur mes frères. On nous conditionne à nous dire que ce n'est pas pour nous. J'ai fait d'autres métiers, je me suis redirigée vers un BTS Productions animales à 23 ans." Son parcours s'est éclairci par notamment deux lectures : Le Genre du capital de Céline Bessière et Sibylle Gollac et L'étude de Céline Bessière sur la transmission du vignoble cognaçais.
Tâches genrées
Même pour les viticultrices qui s'installent, elle note que ce sont souvent soit dans une transmission où les héritiers ne sont que des filles, soit des "reprises de gendres" où la transmission se fait, parce que le conjoint a des compétences utiles. "J'ai l'impression que ça n'a pas beaucoup évolué", conclut Agnès Rousteau-Fortin.
Aux Jardins de l'Osme, "les tâches sont genrées. Je ne me mettais pas la pression sur le fait de conduire le tracteur", explique Marina Lonardi. Et de constater que l'outil des agriculteurs est rarement adapté. Avec son associé et conjoint, Baptiste Brigot, "on a conscience, en tant que paysans, que notre outil, c'est notre corps. On brasse énormément de légumes", rappelle la paysanne. Et les outils sont rarement adaptés. "Quand je suis tombée enceinte, je ne me voyais pas porter 150 kg ou pousser des palettes. On a investi dans un camion avec haillon, sur des demi-palettes à roulette et finalement, ça nous a fait réfléchir à notre façon de travailler."
La question se pose différemment pour Maylis Clair, éleveuse ovine à Saulgond. "Les tâches ne sont pas genrées, vu que je suis toute seule ! Il faut que je sache tout faire. Conduire un tracteur, ce n'est pas fatigant, mais s'occuper des animaux, c'est dur. Un seau de traite pèse 70 kg".
Elle estime qu'il faut "casser les codes. Et on apprend à nos filles à utiliser le tracteur. Notre éducation nous bride dans nos tâches quotidiennes."
"On rame toujours"
À la ferme de Gorce, Sophie Latapie partage son temps entre son métier (vétérinaire), l'éducation de ses enfants et, tant bien que mal, la ferme avec son compagnon, Pierre-Antoine Raimbourg, dit Pedro. Au départ, un projet où les deux paysans sont complémentaires. Elle est plus axée sur le bien-être animal, lui sur la gestion des sols. "Pedro s'est installé en premier et je suis tombée enceinte. Pedro travaillait 60 heures par semaine pendant que j'allaitais 12 heures par jour. Un décalage très fort s'est créé dès le départ." Sophie Latapie reprend son travail à temps partiel et revient progressivement sur la ferme. "Pedro a conscience de ces stéréotypes de genre. Il a pris beaucoup sur lui. Il a réduit son temps sur la ferme pour s'occuper des enfants. Ce n'est pas toujours bien vu de ses collègues quand il doit quitter une réunion. Alors, on navigue à vue et on cherche encore un équilibre. Je ne me voyais pas confier mes enfants à quelqu'un d'extérieur." Sophie Latapie s'est fait sa place. "On travaille ensemble, on prépare les projets ensemble. Mais aujourd'hui, je n'ai pas de statut. On rame tout le temps."
En agriculture, les femmes doivent faire plus que leurs preuves pour s'imposer. "Nous sommes peu nombreuses dans les instances de représentation", note Agnès Rousteau-Fortin. "Nos avis sont souvent moins pris en compte", regrette la viticultrice. "Je m'y retrouve parce que je viens d'une grande fratrie. J'ai beaucoup pleuré et beaucoup crié. Ça m'a donné du caractère." Pour autant, elle note une dynamique. "On sent qu'il y a une paysannerie qui nous porte. Beaucoup de femmes s'y sont investies avec, aussi, un regard tourné sur l'agroécologie."